Réussir Grandes Cultures 13 juin 2012 à 01h06 | Par Gabriel Omnès

Réglementation - Les seuils de cadmium toxiques pour le blé dur

Le durcissement annoncé de la réglementation européenne sur le cadmium pourrait exclure du débouché alimentaire une partie significative de la production française.

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Après les mycotoxines, je voudrais le cadmium.Dans le jeu des sept familles entamé par la Commission européenne dans le domaine de la sécurité sanitaire, cette nouvelle carte brûle les doigts de la filière blé dur. Le durcissement réglementaire engagé par Bruxelles concernant le contaminant pourrait en effet exclure du débouché alimentaire une partie de la production nationale. Tout a débuté en janvier 2009. Dans la réactualisation d’un avis sur le cadmium, l’Autorité européenne de sécurité des aliments concluait à une possible surexposition de certains groupes de consommateurs. Pour tenir compte de cette nouvelle donnée, le comité d’experts sur les contaminants environnementaux de la Commission européenne proposait, l’automne suivant, de diviser par deux le seuil de 0,2 mg/kg en vigueur pour le blé tendre et le blé dur. Un changement sans conséquence pour le premier, mais pas pour le second, bien plus sensible à l’accumulation de cet élément trace métallique (ETM). « Jusque-là, la réglementation sur le cadmium n’était pas un souci en blé dur, explique Christine Petit, secrétaire générale du Sifpaf-CFSI, la structure représentant les semouliers et les fabricants de pâtes et de couscous français. Mais une enquête des semouliers européens a révélé que cette nouvelle valeur devenait problématique et pouvait exclure une part significative de leurs approvisionnements. »


ÉPÉE DE DAMOCLÈS
La montée au créneau de la filière française, épaulée par les industriels italiens inquiets pour leurs importations, convainc les experts bruxellois.Ceuxci acceptent de créer une catégorie spécifique pour le blé dur, avec un seuil remonté à 0,15 mg/kg. Le projet prévoit que cette valeur soit effective trois ans après l’adoption de la nouvelle réglementation, après une première étape à 0,175 mg/kg au bout d’un an. Fin de l’histoire? Pas vraiment. Car selon une étude réalisée par Arvalis, France- AgriMer et des organismes collecteurs, le seuil de 0,15 mg/kg, s’il avait été appliqué en 2009-2010, aurait exclu 7 % de la production française, avec un taux de rejet se hissant à 17 % dans certaines régions. « Nous comprenons la logique qui conduit à baisser la limite, mais si le curseur est trop bas, ce sera intenable pour la production et l’on ne pourra plus fournir les usines », s’alarme Bruno Barrier-Guillot dans son bureau d’Arvalis.Chez les industriels, outre la menace pour les approvisionnements, on s’inquiète également de l’absence de méthode d’analyse Selon plusieurs acteurs de la filière, il sera désormais difficile de revenir sur la valeur de 0,15. Reste à éviter que le couperet ne tombe trop tôt. « Un délai de trois ans nous semble trop court, il existe un risque réel d’exclusion de certaines régions », assure Bruno Barrier- Guillot.


PROGRAMMES DE RECHERCHE
La filière est en effet confrontée à un problème de taille: les recherches menées depuis les années 90 sur le cadmium n’ont pas encore abouti à des préconisations garantissant le respect du futur seuil. « Nous avons identifié des leviers, mais nous ne sommes pas en mesure de donner des solutions techniques applicables au champ et adaptées aux différentes situations », reconnaît Laurence Denaix, chercheuse à l’Inra et spécialiste du sujet. Côté sol, il s’agit de mieux comprendre ce qui influence la biodisponibilité du cadmium. « Ce n’est pas parce qu’il est présent en forte concentration dans le sol qu’on le retrouvera dans le végétal, insiste Laurence Denaix. On ne peut donc pas calquer une carte des contaminations sur la carte de répartition du cadmium. » Deux pistes sont particulièrement explorées : le rôle du pH, puisqu’il est établi que la contamination des grains est souvent plus faible à pH élevé, et l’influence de la matière organique, capable de bloquer le cadmium dans le sol et de limiter son transfert dans les cultures. Côté plante, les travaux de recherche ont démontré la différence d’accumulation selon les espèces. En grandes cultures, le blé dur et le tournesol sont ainsi particulièrement exposés. S’ajoute à cela un effet variétal. « Sur blé dur, un essai conduit sur dix-huit lieux pendant quatre ans dans le réseau Arvalis a permis de mesurer que le lieu explique 50 % de la variabilité des teneurs en cadmium dans les plantes, contre 23 % pour l’effet année et 11 % pour la variété, rapporte Laurence Denaix. Aujourd’hui, nous essayons de comprendre les phénomènes à l’oeuvre dans les cas de forte contamination, afin d’identifier les situations à risque et de disposer d’indicateurs précoces pour classifier les sols. » L’objectif, d’ici quelques années, est de jouer sur le triptyque pH - matière organique - variété pour gérer la problématique cadmium. Le programme Cadur, spécifique au blé dur et lancé en 2012 par l’Inra et Arvalis, s’inscrit dans cette approche très appliquée. Plus large, le programme Casdar Multicontaminations vise à suivre les niveaux de contamination liées aux ETM et aux mycotoxines dans les sols et les plantes à l’échelle du territoire. Les chercheurs sont dorénavant lancés dans une course contre la montre, aiguillonnés par le calendrier réglementaire. Car Bruxelles entend boucler rapidement le dossier cadmium avant d’abattre deux nouvelles cartes : le plomb et l’arsenic. La famille est loin d’être au complet.

Les engrais phosphatés, principale source d’accumulation de cadmium


L’origine du cadmium dans les sols est à la fois naturelle (altération des roches, émissions volcaniques) et anthropique (intrants et retombées des émissions industrielles).Comme les pertes vers les nappes sont cent fois inférieures aux apports, cet élément trace métallique a tendance à s’accumuler. Dans les parcelles agricoles, les engrais phosphatés sont les premiers vecteurs de cadmium, mais la relation entre les apports et la contamination des grains est très complexe. Ainsi, dans un essai portant sur ce type de fertilisants, des chercheurs canadiens n’ont pas pu établir de corrélation claire entre la concentration de cadmium dans le blé dur et les doses d’apports, ni avec les degrés de contamination des différents engrais, sauf sur les sols acides.

Pour ne rien simplifier, « les flux peuvent entraîner une biodisponibilité plus importante de l’élément en agissant indirectement sur la chimie du sol », souligne la chercheuse Laurence Denaix. Après les engrais phosphatés, les boues d’épuration et les effluents d’élevages sont les principaux pourvoyeurs de cadmium. Pour la scientifique, la présence du contaminant ne doit toutefois pas condamner l’épandage de ces produits. « En apportant également de la matière organique, les boues contribuent à bloquer le cadmium déjà présent dans le sol. Mieux vaut apporter de la matière organique, même un peu contaminée, que pas de matière organique du tout. »

En outre, la réglementation encadrant les apports de boues intègre le pH, composante fondamentale de la biodisponibilité des éléments traces métalliques. Les effets bénéfiques du lisier et du fumier sur la concentration en cadmium dans les plantes ont été eux aussi démontrés par des essais en maïs et en tournesol.

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