Réussir Grandes Cultures 09 janvier 2017 à 08h00 | Par Valérie Noël

Mutations en cours dans l’empire du Milieu

La politique agricole de la Chine est en train de changer : sécurité alimentaire plutôt qu'autosuffisance à tout crin, reconnexion avec les cours mondiaux, préoccupations environnementales... Pistes pour comprendre ce qui s'amorce au pays des superlatifs.

Abonnez-vous Réagir Imprimer
L'agriculture chinoise (ici, un champ de production de maïs) fonctionne avec une main-d'oeuvre encore très nombreuse.
L'agriculture chinoise (ici, un champ de production de maïs) fonctionne avec une main-d'oeuvre encore très nombreuse. - © A. Bonjean

Un soubresaut du géant et la planète agricole tremble. Même si elle est aujourd’hui quasiment autosuffisante en blé ou en riz, voire en maïs — les cultures à la base de son alimentation—, la Chine affole les marchés dès qu’elle manifeste la moindre envie d’importer. Avec une population de 1,3 milliard d’habitants, quelques pourcents de sa consommation représentent tout de suite 1 million de tonnes de grains. Et lorsque le pays modifie sa politique agricole, comme l’a confirmé la version agricole du plan quinquennal 2016-2020 livrée mi-octobre, le reste du monde retient son souffle. Emblème des changements en cultures : le maïs. Avec 2 240 renminbi (RMB, la monnaie officielle chinoise) pour une tonne de maïs en 2014, soit 300 euros, les agriculteurs chinois pouvaient se flatter jusqu'en 2015 d’avoir les meilleurs prix de la planète. « Sous un certain seuil de prix, les structures d’État achetaient le maïs à un prix garanti pour l’ajouter aux stocks publics. Quand le prix augmentait, l’État revendait à une liste finie d’entreprises », explique une spécialiste. Ce système de prix garantis se doublait de barrières aux importations, historiquement mises en place lors de l'entrée de la Chine dans l'OMC en 2001 en tant que pays en développement.

Des prix intérieurs longtemps deconnectés des marchés mondiaux

Résultat : des prix garantis très encourageants pour l’agriculteur (+150 % entre 2008 et 2014), donc des hausses de surfaces et de stocks, mais des coûts élevés pour l’industrie chinoise, en particulier les fabricants d’aliments du bétail. Le système a trouvé ses limites avec la chute des prix mondiaux au début des années 2010. « Le maïs en Chine était 20 à 40 % plus cher qu’à l’international ! », dépeint notre spécialiste. Pour contourner le problème, les industriels se sont tournés vers des produits non soumis à droits de douane ou quota, comme les sous-produits de la transformation du maïs ou l'orge, ce qui a fait pour quelques campagnes le bonheur des Australiens ou des Français. Mais la situation n’était pas tenable. Le gouvernement a donc sévi. « En 2015, le prix garanti du maïs a diminué de 10 %, à 2000 RMB, avant d’être abandonné en 2016 », indique Sheng Duanmu. Chinois d’origine, cet ingénieur agronome a terminé ses études en France avant de retourner travailler à Shangaï pour Agritel. « Nous avons observé cette année la première chute des prix avec une récolte de maïs qui s’est vendue entre 1400 et 1500 RMB/t, soit entre 190 et 200 €/t, poursuit-il. Nous sommes revenus au niveau de 2008. »

4,5 milliards de dollars pour compenser la disparition des prix garantis

Pas de faux espoirs : cette nouvelle politique ne va pas transformer la Chine en champion des importations, comme en soja. Certes, les surfaces de maïs se réduiront légèrement en 2017 et les stocks publics ne sont probablement pas de la meilleure qualité. Mais le prix garanti est remplacé par un système de soutien dans les quatre provinces du Nord-Est, qui produisent 40 % du maïs chinois. « Une enveloppe de 4,5 milliards de dollars est prévue pour ces provinces qui pourront s’en servir comme elles le souhaitent afin de compenser la différence entre le prix de marché et un prix d’objectif fixé par l’État », indique Jean-Marc Chaumet, économiste à l’Idele (Institut de l’élevage) qui coordonne la lettre d’information Chine_Abcis. L’aide versée aux agriculteurs devrait tourner autour de 280 €/ha, soit plus qu’un DPB (droit à paiement de base) à l’européenne. Pas de quoi décourager franchement la production. Autre facteur à prendre en compte, la restructuration des élevages chinois de porcs, contraints par les mises aux normes. Les développements ne compensent pas encore les fermetures. Un courant d’importation de viande européenne s’est mis en place ce printemps, participant à la remontée des prix sur le marché français. Pas durable, ce phénomène limite en tout cas temporairement les besoins.

Aux côtés du riz, le blé est l'autre céréale de base de l'alimentation chinoise.
Aux côtés du riz, le blé est l'autre céréale de base de l'alimentation chinoise. - © Agathe Alain

Des problèmes environnementaux de plus en plus visibles

Cette nouvelle politique en maïs est le symptôme d’une nouvelle ère. La Chine voit désormais les importations comme un mal nécessaire sur les cultures non destinées à l'homme. Le pays n’est plus prêt à produire à tout prix. « Au début des années 2010, des problèmes environnementaux sont devenus visibles, décrit Marie-Hélène Schwoob, chercheuse à l’Iddri-Sciences-Po. Ils résultent entre autres du développement des entreprises de fertilisation, encouragé par l’État afin de donner aux paysans accès à des engrais à bas prix. Or ceux-ci, très peu formés, pouvaient apporter parfois jusqu’à 500 kg/ha/an d’engrais ! » D’où d’importants problèmes d’eutrophisation et de pollutions des eaux souterraines, ce qu'une partie de la population n'accepte plus. Le nouveau plan quinquennal prévoit ainsi une stabilisation des utilisations d'engrais et de phytos d'ici 2020 : le plan Ecophyto n'est pas si loin. Ce positionnement dépasse l'agriculture. « L’un des axes forts du plan quinquennal 2016-2020, c’est que la Chine ne peut plus se contenter de viser les exportations de produits bas de gamme et peu chers, ne serait-ce que parce que les salaires ont doublé en quinze ans. Le pays veut se repositionner sur sa consommation intérieure et une montée en gamme », souligne notre spécialiste. La « nouvelle normalité » décrite dans le plan consiste en une économie « modérément prospère », en croissance de 6,5 % « seulement » jusqu’en 2020. La Chine quitte en quelque sorte ses "15 glorieuses". Ses préoccupations rejoignent celles des grands pays développés.

Des "grosses fermes" de 7 à 10 hectares à moderniser

Cela va passer par une professionnalisation de l'agriculture. Difficile à imaginer, mais « une grosse ferme en Chine fait 7 à 10 hectares », explique Sheng Duanmu. « En maïs, 10 à 15 % de la production est réalisée dans des grandes fermes qui font plus de 1 000 hectares, nuance-t-il. Mais ce n’est pas le cas du blé, cultivé dans de toutes petites structures familiales, souvent de moins de 1 hectare. » Le gouvernement mise sur un remembrement, une entreprise difficile toutefois en l'absence de droit individuel de propriété. Il compte aussi sur le développement de groupes agroalimentaires intégrés, allant de l'amont à la distribution des produits en ville, qui pourraient reprendre de petites fermes pour les agglomérer ou bien contractualiser avec des agriculteurs en place. Autre possibilité : l’arrivée de fonds non agricoles, qui proposent à des groupes d’agriculteurs d’investir dans une société qu’ils créeraient ou qui reprennent leurs terres contre une rente. Le capitalisme à la chinoise fonctionne également en Chine. Et il va vite.

La Chine, grande et peuplée

124 Mha cultivés, soit 13 % de la surface du pays

54 Mha irrigués

53 q/ha de rendement moyen en blé

144 habitants/km² en moyenne… mais 3 600 habitants/km² à Shangaï

100 millions de paysans urbanisés en 2030 sur les 400 millions actuels, selon l’objectif officiel

Les OGM en route

La Chine ne peut plus se contenter de viser les exportations de produits bas de gamme et peu chers.

« Les Chinois croient très fort aux technologies et, dans une logique productiviste, ils ont mis le paquet sur le développement d’OGM nationaux », décrit Marie-Hélène Schwoob, de l'Iddri (Institut de développement durable et des relations internationales). La recherche dans ce domaine est l’une des priorités du plan quinquennal 2016-2020. Le rachat de Syngenta par Chemchina entre dans cette stratégie. En tout cas, les OGM font débat au sein de la population, inquiète notamment de plusieurs découvertes d’OGM illégaux. « Pour la population, manger sain est important, et la polémique sur le riz doré a fait beaucoup de tort », précise la chercheuse. Le gouvernement mène un travail de propagande intense sur ce sujet sensible.

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Réussir Grandes Cultures se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les ARTICLES LES PLUS...

Voir tous

Voir tous

Voir tous

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 21 unes régionales aujourd'hui