Réussir Grandes Cultures 13 juin 2012 à 00h39 | Par Gabriel Omnès

JEAN-PIERRE BUTAULT, ÉCONOMISTE A L'INRA - "Il existe un risque de céréalisation de la France"

Depuis 1995, l’agriculture française voit sa compétitivité se tasser. Pour l’économiste Jean-Pierre Butault, cette évolution amène à s’interroger sur l’organisation des filières.

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Jean-Pierre Butault, Inra
Jean-Pierre Butault, Inra - © G. Omnès

La baisse de la compétitivité de l’agriculture française est-elle avérée ?
Depuis 1995, on constate que les importations augmentent plus vite que les exportations, ce qui témoigne d’un recul de la compétitivité. Celle-ci mesure en effet la capacité des entreprises à répondre à la demande intérieure tout en s’implantant sur des marchés étrangers. On la relie souvent à l’exportation, mais si, pour exporter, on perd en contrepartie le marché intérieur, cela n’a guère de sens.


Comment expliquer cette perte de vitesse ?
Du début des années 60, date de la mise en place du modèle intensif, jusqu’à 1995, la compétitivité a augmenté sous l’effet d’une forte hausse de la productivité de 2 % par an. L’utilisation accrue des intrants était alors largement compensée par la hausse des rendements. Le secteur des grandes cultures a joué un rôle moteur important. La moitié des gains de productivité enregistrés en élevage porcin s’expliquaient ainsi par la baisse du coût de l’aliment. Un retournement s’est opéré à partir de 1995. En grandes cultures, surtout en blé, on peut le mettre en relation avec la stagnation des rendements, qui ne provient pas d’une baisse des intrants. Pour d’autres secteurs, ce tassement de la compétitivité est lié à la libéralisation des échanges.


Pourquoi ?
Pour certaines productions, la compétitivité était artificielle. Par exemple, la suppression des restitutions s’est traduite par l’écroulement d’une partie du secteur avicole et par une baisse de la production en viande bovine.Mais y a-t-il un intérêt à exporter des volailles que l’on nourrit avec du soja brésilien, avec des marges très faibles et qui nécessitent des subventions ? Une des faiblesses de la France a été de miser sur des productions de base, comme l’export des volailles au Moyen Orient. Dans ces secteurs, le coût est une composante importante. Ces marchés étaient fortement protégés par la PAC, et la France s’est reposée là-dessus. Quand on a enlevé ces aides critiquables, peut-être n’a-t-on pas su s’organiser pour s’implanter sur des marchés plus porteurs. Il n’y a désormais plus qu’en grandes cultures que la France peut opter pour une production de commodities.


Les grandes cultures sont donc épargnées ?
Elles n’ont pas été touchées par des pertes de marché. Les céréales, c’est ce qui restera si on ne fait plus autre chose, et il existe d’ailleurs un risque de « céréalisation » de la France. La question de la compétitivité reste néanmoins importante, puisque c’est elle qui déterminera le nombre de producteurs et leur niveau de rémunération. Au jourd’hui, l’enjeu est d’enrayer la stagnation des rendements tout en essayant d’adopter des pratiques plus conformes au respect de l’environnement. La recherche a un rôle très important à jouer, car le rendement sera une composante essentielle du revenu des producteurs en grandes cultures. On peut aussi s’interroger sur la compétitivité réelle du colza ou de la betterave. Elle est actuellement très favorisée par la demande pour les agrocarburants, mais qu’en sera-t-il si l’on passe aux agrocarburants de seconde génération ?


L’état de la compétitivité de l’agriculture française est-elle alarmante ?
Il y a eu une dégradation,mais la France reste un grand pays exportateur et son agriculture dispose de nombreux atouts. Il est en revanche bénéfique de ne pas se voiler la face, comme on a pu le faire lorsque l’on refusait de voir qu’une large part de nos exportations dépendaient de subventions dans certains secteurs. La compétitivité est influencée par la productivité, qui joue sur les coûts de production, mais les aspects ‘hors coût’, tels que la capacité à s’adapter à l’évolution de la demande, sont décisifs. Il faut réfléchir à l’organisation des filières permettant de dégager de la valeur ajoutée.


IDENTITE

Jean-Pierre Butault est directeurde recherche à l’Inra. Économiste, il estspécialiste des questions de politiqueagricole et étudie depuis près dequarante ans les thématiques de lacompétitivité des agricultures et lessystèmes de production.

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