Réussir Grandes Cultures 29 octobre 2002 à 15h41 | Par Emmanuel Baratte

Investissements - La mécanisation se gère comme un facteur de production

Parce qu´il génère des coûts, l´investissement en matériel ne doit pas être considéré seulement comme un outil fiscal. Il doit être économiquement efficient.

Abonnez-vous Réagir Imprimer

«De nombreux agriculteurs souhaitent mieux gérer le poste mécanisation, mais ont choisi de rester autonomes avec un équipement individuel. Même dans ce cas où les solutions collectives sont écartées, il existe des pistes pour réduire les coûts», témoigne Michel François, conseiller machinisme de la Chambre d´agriculture de l´Aisne. Et pour cause. Les systèmes grandes cultures «plantes sarclées» sont nombreux dans ce département où betteraves sucrières, pommes de terre ou encore légumes d´industrie occupent une bonne place à côté des céréales. «Il y a fréquemment au minimum 400 F/ha à gagner. Simplement grâce à un raisonnement à moyen terme (7 à 10 ans) et d´une programmation des investissements à laquelle on se tient sur la durée» poursuit-il. Une marge de manouvre non négligeable en période de vaches maigres qui nécessite de gérer le matériel comme un facteur de production. Parce qu´il est générateur de coûts, celui-ci doit être efficient.Sur le terrain, l´analyse détaillée des coûts met en avant 2 postes majeurs : récolte et traction représentent souvent largement plus de la moitié du coût total de mécanisation. «Ce sont les 2 axes principaux à décortiquer.»

Trois critères pour analyser l´efficience du poste traction
Pour analyser les coûts de traction et l´efficacité d´un parc, Michel François s´en tient à trois critères : la puissance par hectare, l´utilisation de la puissance disponible et le taux de vétusté des tracteurs. « Il est primordial de les interpréter ensemble sans les dissocier », prévient-il. En veillant à appliquer une décote sur la puissance en fonction de la vétusté, le premier permet d´évaluer s´il y a suréquipement. « Dans les systèmes de la région, on considère qu´au-delà d´un cheval et demi par hectare, la puissance disponible mérite un examen approfondi », explique le conseiller. L´utilisation de la puissance est mesurée par le biais d´une comparaison entre la consommation réelle de carburant par les tracteurs de l´exploitation (on exclut donc la consommation des engins automoteurs) et une consommation théorique calculée sur la base de 0,22 litre de fioul par cheval et par heure et une utilisation des tracteurs de 700 heures par an. Le critère, calculé en divisant la consommation réelle par la consommation théorique, est exprimé en pourcentage.

Des tracteurs qui "e;se promènent"e;
« Dans certains cas on observe un taux inférieur à 20 %. Autrement dit on a affaire à des tracteurs qui `se promènent´. Soit ils sont surdimensionnés par rapport à la SAU, soit il n´y a pas les bons outils pour valoriser la puissance disponible. Un taux qui dépasse 50 % correspond à une situation satisfaisante et nous conseillons d´affiner la question dès lors que l´on se trouve en deçà de 40 %. »
Quoiqu´il en soit les deux premiers critères doivent être corrélés. « On peut voir le cas d´une exploitation très argileuse avec près de trois chevaux par hectare et un taux d´utilisation dépassant 50 %. Dans ce cas l´importante puissance disponible est justifiée. Mais on rencontre souvent des situations avec deux chevaux par hectare et un taux de charge de 25 %. Là, on est dans le cas classique où il y a des marges de manouvre. » Enfin, le taux de vétusté permet de relativiser les deux premiers critères. Un parc de tracteurs récents avec un faible taux d´utilisation de la puissance se traduit systématiquement par un coût à l´hectare élevé.

Un coût de moisson entre 400 et 450 francs à l´hectare
Sur le poste récolte, les deux principales sources de coût dans l´Aisne sont l´arracheuse de betteraves et la moissonneuse-batteuse.
Pour la première la plupart des agriculteurs travaille en Cuma ou a recours à l´entreprise. Le coût des chantiers d´arrachage est assez homogène. « Les véritables écarts sur le poste récolte tiennent aux choix concernant la moissonneuse-batteuse », explique Michel François. Ici le principal critère est la puissance par hectare à moissonner. « L´objectif que nous conseillons correspond à un coût de moisson situé entre 400 et 450 francs à l´hectare. Pour l´atteindre, l´optimum oscille entre 0,8 et un cheval par hectare. Sous l´angle financier cela correspond à un capital maximum à investir dans une machine compris entre 2 500 et 3 000 francs par hectare. En clair, en dessous de deux cents hectares, on ne peut pas justifier une machine neuve », indique le conseiller.
Sur cette base, il reste à trouver le meilleur compromis entre la largeur de coupe et la vitesse de travail pour optimiser l´utilisation de la puissance disponible.

Entre confort et rentabilité
Pour Michel François, « le débit de certaines machines est bridé parce qu´elles ont des capacités importantes mais de trop petites barres de coupe. On ne peut pas compenser par une vitesse élevée avoisinant les 7 à 8 kilomètres à l´heure pendant une journée entière. Cela demande trop de concentration. Il est préférable de travailler à vitesse raisonnable et de privilégier la largeur de coupe. D´autant qu´une machine bien chargée travaille mieux. » Enfin, il faut mentionner les pulvérisateurs automoteurs qui ont pris une importance croissante dans cette région. « Là, on touche davantage au confort de travail. Pour rentabiliser ces appareils il faut avoir plus de 2500 hectares à traiter(1), estime Michel François. Mais en général, quand on y a goûté, on revient difficilement en arrière. »

Faire tomber les a priori sur les aspects fiscaux
En somme gérer le poste mécanisation consiste avant tout à considérer le matériel comme un outil de production ni plus, ni moins. C´est pourquoi le préalable à tout raisonnement objectif est de faire tomber les a priori. S´agissant d´investissements, arrive en tête celui qui touche aux aspects fiscaux. Si l´on veut réellement raisonner son coût de mécanisation, il faut cesser de décider ses investissements en fonction du volume de ses amortissements.
« Hormis dans les cas particuliers d´exonération de l´imposition sur les plus-values(2), la mécanisation ne peut pas être considérée comme un outil de défiscalisation. C´est d´abord un facteur de production qui induit des coûts. Même dans les tranches d´imposition élevées, tout investissement entraîne toujours une sortie de trésorerie au minimum égale à la moitié de sa valeur d´acquisition. »

Des seuils de remise en cause
D´autres tiennent davantage à des aspects psychologiques. Dans sa pratique de conseil, M. François relève que renouveler un tracteur en réduisant la puissance est souvent interprété comme le signe d´une exploitation en perte de vitesse. A l´opposé, se séparer d´un salarié et opter pour un parc matériel plus puissant sera souvent appréhendé comme un signe de bonne gestion alors que ce n´est pas toujours le bon calcul. Notamment en termes de sécurité, pour réaliser les travaux à temps, et d´autonomie. «La mécanisation, ce n´est pas comme une charge d´engrais. En approfondissant l´analyse avec les agriculteurs, on réalise qu´elle a de multiples effets. Ceux-ci vont des pratiques culturales à l´image même de l´agriculteur vis-à-vis du voisinage. On touche même indirectement aux relations avec la famille. Notamment parce que les temps de travaux influent sur la disponibilité.» Certes, chaque cas est individuel selon les habitudes, le niveau de confort recherché, voire les aptitudes au changement des uns et des autres. Mais «il y a des seuils qui ressortent de l´analyse des coûts au-delà desquels il faut se poser des questions et envisager des remises en cause», insiste M. François.

(1) En cumulant le nombre de passages.
(2) Chiffre d´affaires inférieur à 152 000 euros (un million de francs). Dans l´Aisne, le conseil sur la mécanisation s´articule autour de la démarche Mecagro, fruit d´un partenariat entre l´ensemble des OPA : Chambre d´agriculture, Fédération des Cuma, Fédération des Ceta, Norepi, Axiane, le Biopôle et le Crédit agricole. Cette collaboration a permis d´harmoniser les méthodes de calcul de coûts et l´approche du raisonnement des investissements, notamment sur les questions fiscales.

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Réussir Grandes Cultures se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Réussir Grandes Cultures

Machinisme agricole

Les ARTICLES LES PLUS...

Voir tous

Voir tous

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 21 unes régionales aujourd'hui