Réussir Grandes Cultures 26 septembre 2013 à 08h00 | Par Nicole Ouvrard

Interview d'Olwenn Martin, chercheuse - "C’est la dose qui fait le poison ? Pas si simple"

Les résultats scientifiques récents sur les perturbateurs endocriniens remettent en cause toute la toxicologie en vigueur. Pour autant, il sera difficile de faire évoluer la réglementation.

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Olwenn Martin, chercheuse à l’Université de Brunel, Londres.
Olwenn Martin, chercheuse à l’Université de Brunel, Londres. - © -

L’évaluation des pesticides est basée sur le principe de Paracelse, en quoi consiste-t-il ?

Non seulement l’évaluation des pesticides mais toute la toxicologie repose sur le principe de Paracelse. Paracelse, un alchimiste, astrologue et médecin Suisse, a énoncé au XVIème siècle : « Tout est poison, rien n’est sans poison, ce qui fait le poison c’est la dose ». Du point de vue de la toxicologie réglementaire, cela veut dire qu’il est théoriquement possible de déterminer une dose seuil au-dessous de laquelle il n’y aurait pas d’effets nocifs. C’est sur ce principe que sont basées les doses journalières autorisées.

 


Certains produits chimiques, dont des pesticides, ne répondent pas à ce principe. Comment agissent-ils ?

Ce principe est maintenant controversé, et ce pour plusieurs raisons.

La première est liée à l’impossibilité statistique de détecter expérimentalement une dose seuil qui s’appliquerait à l’ensemble de la population. A cause de différences entre les individus, il est impossible de prouver qu’il n’y a pas une personne ou un groupe de personnes qui soient plus sensibles à une substance donnée. Il n’y a pas de risque zéro et ceci est valable pour toutes les substances chimiques. Cela a amené certains experts à remettre en question la manière selon laquelle on détermine les doses journalières autorisées pour toutes les substances autres que les carcinogènes non-génotoxiques. Pour ces derniers, les doses autorisées sont associées à un risque jugé acceptable (1 cas supplémentaire de cancer sur un million de personnes) et certains argumentent que ce devrait être le cas pour l’évaluation de toutes les substances.

La seconde est liée au fait qu’une substance peut éliciter différents effets à différents intervalles de doses. Ceci peut, du moins théoriquement, donner lieu à des courbes dose-effet qui sont ce qu’on appelle non-monotone, c’est-à-dire que l’effet n’augmente pas forcément de façon proportionnelle avec la dose, mais peut avoir une forme en U or en U inversé. Le problème est alors d’un point de vue réglementaire de s’assurer que l’intervalle de dose qui est testé chez l’animal est pertinente vis-à-vis des doses auxquelles sont ou seront exposé les humains.

Troisièmement, la dimension du temps, ou plutôt la période de vie pendant laquelle un organisme est exposé à une substance vient encore compliquer l’affaire. Certains produits chimiques, dont les pertubateurs endocriniens, peuvent pertuber les processus de développement ou de croissance normale si on est exposé à ces substances durant des périodes particulièrement sensible du développement, telle que la vie in utero. En d’autres mots, à cause du rôle que jouent les hormones dans le développement, si une substance interfère avec l’action des hormones durant une de ces périodes critiques, ses effets peuvent être sérieux et irréversibles. A l’inverse, si un adulte est exposé à la même substance, son système hormonal est équipé pour rétablir un état normal (homéostasie), et les effets observés ne sont pas forcément irréversibles. Etablir une dose autorisée pour un fetus est compliqué parce que si l’on connait la dose administrée à la mère, on ne connait pas la dose qui atteint le fetus. C’est à cause de ces effets sérieux et irréversibles que la Commission Européenne veut interdire les pesticides estimés être des pertubateurs endocriniens au même titre que les carcinogènes ou les produits toxiques pour la reproduction.

Finalement, certains scientifiques, particulièrement ceux qui sont spécialisés dans l’étude du système hormonal, avancent que l’effet des pertubateurs endocriniens vient s’ajouter aux effets des hormones déjà présentes dans un organisme et que, pour cette raison, on ne peut pas supposer une dose seuil sans effet.

 


Que peut-on citer comme exemple de pesticides reconnus comme perturbateurs endocriniens ?

Pertubateurs endocriniens pour qui ? Là est toute la question.

La Commission Européenne doit publier avant la fin de l’année 2013 une liste de critères qui permettrait de déterminer si une substance est considérée comme pertubateur endocrinien à partir des résultats de tests. Une des difficultés majeures est que pour ce faire un seul test ne suffit généralement pas. D’après la définition énoncée par l’OMS en 2002, pour démontrer qu’une substance est un pertubateur endocrinien, il faut une ou des preuves que la substance a un effet nocif chez l’animal ainsi qu’une ou des preuves que cette substance agit en interfèrant avec le système hormonal. Il faut alors qu’un groupe d’experts considère tous ces éléments et décide de la ‘charge de la preuve’ pour désigner une substance un pertubateur endocrinien.

ChemSec, une ONG environnementale, a publié sa propre liste de pertubateurs endocriniens (SIN2.0) à partir d’une revue de la littérature scientifique et de leurs propres critères. L’industrie des pesticides s’inquiète que la plupart de leurs produits seront interdits. Ces inquiètudes sont peut-être fondées sur le fait que le mode d’action de certains de ces produits repose sur la pertubation du système hormonal d’une espèce cible. Ces produits sont censés agir très spécifiquement sur cette espèce cible et si c’est bien le cas ne seront pas interdit.

Il n’y a donc à présent pas de consensus sur quelles substances doivent être désignées comme pertubateur endocrinien. Il est bien sûr quelques substances telles que l’endosulfan, le vinclozolin, le procymidone, le prochloraz ou l’atrazine qui seront fort probablement désignées comme pertubateurs endocriniens. L’usage de toutes celles-ci, à l’exception du prochloraz, est déjà interdit ou sévèrement restraint en Europe.

 


Cela remet-il en cause toute la méthodologie de l’évaluation des pesticides ?

Non. La détermination des pertubateurs endocriniens ne sera qu’ une étape supplémentaire qui ne remet pas en cause le reste du procédé d’évaluation toxicologique des pesticides. Il est même probable que dans un premier temps, cela ne change que peu de chose aux résultats des évaluations des pesticides car beaucoup des tests validés par l’OCDE pour la détection des pertubateurs endocriniens ne sont actuellement pas requis pour l’évaluation des pesticides. Cela est particulièrement vrai pour la protection des écosystèmes. Pour la santé humaine, il faudrait exiger les versions les plus récentes des tests validés par l’OCDE, qui incluent les effets les plus pertinents à la perturbation endocrinienne.

 

Ou en est-on, au niveau européen dans la détermination d’une liste des perturbateurs endocriniens ?

Au niveau Européen, la publication de critères décisionels ne suffira donc pas pour la détermination d’une liste de pertubateurs endocriniens. Encore faut-il exiger que les tests validés par l’OCDE soit requis pour l’évaluation des substances chimiques mises sur le marché.

PORTRAIT

Olwenn Martin est chercheuse à l’Université de Brunel, en Grande-Bretagne. S’appuyant sur sa double formation en chimie et en sciences sociales, ses travaux portent sur l’élaboration de solutions pour traduire la science en politique.

Olwenn Martin met au point des outils de décision pour l’évaluation des risques des contaminants tels que les mélanges de substances et les perturbateurs endocriniens, dans le cadre juridique actuel, c’est-à-dire le règlement sur les phytosanitaires et la directive REACH.

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